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KURT HINRICHSEN (1901-1963) ![]() Le peintre baroque Kurt Hinrichsen, né à Saint-Gall en 1901, a grandi à Bâle où sa famille s'est installée en 1907. Il a renoncé à des études de droit pour se consacrer à la peinture. Il part à Munich où il fréquente différentes académies, puis entre à l'École de tissage de soieries de Zurich. A partir de 1925 il vit à Paris et décide de se consacrer entièrement à la peinture, tout en étudiant auprès de Jules Adler (1865-1952) / peintre rattaché au courant naturaliste dont le thème de prédilection était le monde ouvrier, ce qui lui a valu d'être surnommé « le peintre des humbles ». A Paris Kurt Hinrichsen expose dans de nombreuses galeries (en particulier chez Durand-Ruel et à la Galerie Chardin), au Salon des Indépendants à partir de 1929, au Salon du dessin et de la peinture à l'eau, au Salon Comparaison, ainsi qu'en Suisse (Künsthalle de Bâle) et à plusieurs reprises chez Bettie Thomen à Bâle. Il exécute des illustrations pour la revue La Barre et réalise de nombreux paysages lors de son séjour à Tonnerre, dans l'Yonne, où résidaient les parents de son ami peintre Paul Charlot. Lors d'un voyage en Belgique en 1934, l'étude approfondie des œuvres de Rubens influence sa peinture. En 1937, une bourse du musée de Bâle lui permet de se rendre en Italie et à Anvers. À partir de 1945, il passe souvent l'été aux Sables-d'Olonne, ce qui l'encourage à introduire de nouveaux sujets dans son œuvre. De même, en 1946, il visite la Savoie et y peint des paysages. L'État français, la ville de Paris, la Kunstkredit Basel et diverses entreprises possèdent des oeuvres de Kurt Hinrichsen. Environ 400 tableaux se trouvent dans des collections privées en Suisse, en France, aux Pays-Bas et aux États-Unis.
Oeuvres en vente de Kurt Hinrichsen
Sa voie dans la couleur Ses figures aux formes expressives peuvent parfois rappeler Ensor, Schiele ou Soutine, mais sur le plan stylistique, ses peintures vibrantes et captivantes, aux couleurs captivantes, sont d'un style personnel. Hinrichsen fut rejeté par de nombreux critiques, mais salué par d'autres. Par exemple, le Belge Paul Fierens, important critique d'art européen du milieu du siècle dernier, trace une ligne de démarcation entre les Vénitiens, Rubens, Delacroix, Van Gogh, Soutine et même Ensor. Il écrit : « L'art de Kurt Hinrichsen ne parle pas ; il étonne, il chante, il crie, il explose et ne laisse personne indifférent. » D'autres critiques le rapprochent de Renoir ou parlent d'un impressionnisme traduit en expression. Adrien Chappuis, l'un des plus célèbres collectionneurs de dessins de Cézanne, d'Aix-les-Bains, a publié en 1954 un ouvrage illustré en noir et blanc et en couleur sur Kurt Hinrichsen. Il y établit un lien entre les Vénitiens, notamment le Tintoret, Rubens et Delacroix, et soutient que le tableau, qui ne s'inscrit dans aucune école ni étiquette commune, pourrait peut-être être qualifié de baroque teinté d'expressionnisme, même si Hinrichsen n'a jamais éprouvé d'attrait pour les expressionnistes. Chappuis le décrit comme «une création unique, individuelle et authentique, exécutée avec beaucoup de finesse et d'engagement, qui inspire autant ses partisans que ses opposants.»
Un visionnaire de la réalité Hinrichsen était un dessinateur talentueux et un designer sensible, mêlant personnages, architecture, objets et musique à ses compositions. Il a trouvé sa voie dans la couleur. Il observait et aimait la vie réelle qui l'entourait, s'identifiait aux choses, recherchait l'expression et traduisait pensées et sentiments dans son style personnel. Il plaçait chaque personnage et chaque objet de ses compositions avec l'atmosphère qu'il transmettait. Ses personnages, objets et paysages rayonnent souvent subtilement, puis avec force et souvent avec dramatisme. Tout ce qu'il peint est équilibré et finalement cohérent. Presque chaque tableau déploie un lyrisme dynamique, un mouvement souvent palpitant et des détails finement coordonnés. Son travail ne laisse personne indifférent. Un journal français a écrit un jour : « Tout rugit, fait de la musique, résonne et est vivant. » Hinrichsen peint toujours la vie, le visible, le monde vibrant, de son point de vue, tout en révélant les forces qui le sous-tendent. Sa devise : « L'art, c'est la vie ! » est présente dans chacune de ses œuvres. Hinrichsen a été qualifié à plusieurs reprises de visionnaire de la réalité.
Ce cachet d'atelier peut se trouver aussi bien sur des dessins que des peintures. Un second cachet a été créé par Me Robert pour les œuvres vendues aux enchères en 1971.
« Le Jardin Niçois » 146 cm x 114 cm (1960) - image d'une reproduction La femme du peintre, Marie Hinrichsen, a écrit au sujet de ce tableau: Lors d'une exposition de ses œuvres au Musée de Toulon en 1960 (13 février au 1er mars 1960), après le vernissage et au moment de penser au retour, le peintre Stan (*) invite amicalement Kurt et son épouse Marie à passer plusieurs jours dans son domaine des «Taillades» à Seillans dans le Var. (...) Ensuite Kurt et Marie séduits par le ciel ensoleillé de Provence et de moins en moins pressés de «remonter» à Paris décident d'assister au Carnaval de Nice. Ils vont donc séjourner une semaine au milieu des mimosas en fleurs. Kurt évidemment travaille. Il fait quelques dessins aquarelles et choisissant comme centre d'étude les jardins du Château de Nice. (Ndlr: Le carnaval de Nice en 1960 a eu lieu du 14 février au 1er mars) Le 27 février une composition se précise avec les figuiers de Barbarie, les agaves, les rochers, les balustres, le banc et les trois jeunes filles. (Ces trois jeunes filles ne sont pas une invention du peintre, mais une réalité plastique heureuse qu'il conserve avec soin). Rentré dans son atelier parisien, Kurt n'a plus qu'à utiliser ces documents et exécuter deux toiles sur ce sujet du «Jardin Niçois». La petite appartient à Madame Hinrichsen - La grande fut exposée au Salon d'Automne de 1960. (*) Stanislas Appenzeller. Alias "Stan" s’installe à Seillans en 1956 au Domaine des «Taillades» avec sa femme Nicka. C’est là qu’il trouvera son «havre de paix». Ami de Lucien Jacques et proche de Jean Giono, Stan n’a jamais cessé de peindre la Côte d’Azur, la Provence et de nombreux portraits jusqu’à sa disparition en 1980. L’ensemble de ses œuvres ont été léguées à la commune de Seillans. Une exposition permanente lui est consacrée au deuxième étage de la Kurt Hinrichsen 1901-1963 Kurt Hinrichsen was born on October 26, 1901 in Basel or St. Gall to a German father. He was a painter, draughtsman, and engraver of figure compositions, figures, nudes, portraits, and landscapes. Hinrichsen’s family settled in Basel in 1906. He settled permanently in Paris in 1924-1925, at the time when he decided to devote himself entirely to painting, while studying with Jules Adler. During a trip to Belgium in 1934, studying the works of Rubens in greater depth influenced his painting. In 1937, a bursary from the Basel museum enabled him to travel to Italy and Antwerp. From 1945, he often spent the summer in Sables-d’Olonne, which encouraged him to introduce new subjects into his work. Similarly, in 1946, he visited Savoy and painted landscapes there. Hinrichsen exhibited regularly at the Salon des Indépendants from 1929 and sometimes at the Salon d’Automne. He also exhibited from 1950 onwards at the Salon Comparaisons in 1955 and 1957. He has about 15 solo exhibitions, mainly in Basel and Paris, including one at the Kunsthalle in Basel in 1946 and also in le Havre and the Hague. Hinrichsen’s painting is very personal, characterized by drawing that is nervous, baroque, full of curls, curves and counter-curves, and he uses the pure colors of the Fauves, often slightly acid, placed on the canvas in scattered dots. He has painted many subjects, landscapes, and various regions, mainly in France and Italy, portraits, a large number of female nudes, and above all, compositions containing figures in motion.
LE PEINTRE KURT HINRICHSEN Par Paul Fierens (texte datant de 1954) Notre époque éprise de liberté l'est aussi de ces classements « par tendances » qui facilitent la tâche de la critique et qui procurent au public une apparence de sécurité. On croit y voir clair quand on sait à quel groupement, à quelle équipe, à quelle école un artiste se flatte d'appartenir ou accepte de s'affilier. Mais nous voici en présence d'un inclassable et qui nage à contre-courant avec une rare vigueur. Ses contemporains sont perplexes devant son cas, se demandant quelle étiquette appliquer à sa ou à ses manières. Il faut renoncer à l'apprivoiser, le prendre tel qu'il est, admettre qu'en un temps où la peinture se détache de tout objet, aspire à ne se justifier, à ne subsister que par elle-même, et tend de plus en plus à ce qu'on nomme l'abstraction, Kurt Hinrichsen demeure aussi lyrique qu'il est attaché au réel. Paradoxale est ainsi sa position : c'est la vie qu'il veut exalter et dont, tout d'abord, il s'enivre, mais il la transcende en superposant à sa représentation toujours lisible l'expression d'une subjectivité qui pourrait se passer de tout prétexte et faire éclater la forme concrète, la dissoudre, la pulvériser. Il semble que le rythme pur, un rythme tour à tour ample et saccadé, berceur et nerveux, soit le principe et la raison suprême de l'art du moderne « baroque », de l'impressionniste et expressionniste rubénien qu'est Hinrichsen. Par là, sans doute, par son culte pour Pierre-Paul Rubens, il a, depuis plus de vingt ans, requis l'attention, forcé la sympathie du Flamand qui lui rend ici témoignage et qui apprécie hautement son intransigeance, son appétit d'unité, de totalité. Le mouvement de son esprit et de sa main crée ce rythme auquel nous venons de faire allusion comme à la qualité maitresse de son style, ce rythme qui anime le moindre de ses dessins, la plus foie touffue de ses compositions, et qui entraine en une sorte de tourbillon, de vertige, son oeuvre entière. La « torsion » que Delacroix s'efforçait de donner à ses figures, à ses arbres, à tous les éléments de ses grandes fugues picturales, Hinrichsen, instinctivement, la communique à ce qu'il appréhende; ce qui s'offre à ses yeux et ce qui hante sa mémoire, il le plie à sa fantaisie créatrice, il en fait des vagues, des flammes, des signes de son enthousiasme frémissant, de sa vitalité piaffante, de sa tendresse un peu brutale, de son amour qui s'adresse à tout le visible, à tout le vivant, à l'humain. Quand il peint, il dessine avec la couleur. Et sa couleur, de même que sa forme, a sa valeur par elle-même, indépendamment de toute référence à la nature observée et analysée. L'orchestration des thèmes, des motifs, est suggérée, elle aussi, du dedans; elle est rythme de tons, mouvement de nuances et vibration de lumière. Lumière qui a son charme, ses attendrissements, ses caresses, mais aussi, dirait-on, ses colères, ses accès de rage. Lumière qui reste imprégnée des fraîcheurs impressionnistes, mais dont parfois les violences s'apparentent à celles de Van Gogh, de Soutine, les stridences à celles d'Ensor. L'art de Kurt Hinrichsen ne parle pas, il chante, il crie; il explose en fulgurations dont on pourrait se demander si elles manifestent simplement la joie de peindre, la joie de vivre, ou si elles ne répondent pas à une espèce d'acharnement, de révolte contre la matière, contre la vie même, prosaïque et quotidienne, qu'il s'agirait à la fois de transcrire, de stigmatiser et de magnifier. Car enfin ces femmes de bar et de lieux douteux, ces danseuses se tortillant, ces dormeuses dépoitraillées, ces baigneuses aux chairs sans gloire, fausses grasses et fausses maigres, toutes en courbes, contre-courbes, exagérations de muscles, de croupes, de seins, Hinrichsen les juge sans doute aussi hideuses qu'admirables. Il semble chercher la beauté à travers la vulgarité, la laideur, et bien au delà. C'est qu'il regarde ce que la nature lui propose, mais il en dispose à son gré, dans le souci de nourrir de réalité - caractéristique « baroque » encore - un art qui finalement, quasi exclusivement, vaille par son élan vital et qui, se soustrayant aux contingences du sujet, s'élève à sa propre « musique », à sa plénitude plastique, à sa splendeur incandescente, brasillante. Toujours est-il que, si gratuites, si personnelles que soient son écriture et sa palette, liées à l'ardeur et à la richesse de son tempérament et de son être, jamais Hinrichsen n'a coupé le fil qui unit la peinture au monde extérieur ni celui qui rattache le « moderne » à l'art de toujours. Il est injuste à l'égard des maîtres d'hier, et il faut qu'un artiste ait de ces injustices, mais il se fortifie dans la compagnie de certains « anciens » dont il médite les exemples et dont il aspire, sans forfanterie, à continuer la famille. Il fait l'effet d'un solitaire à quiconque ignore de quelles présences stimulantes et mystérieuses sa solitude est constamment peuplée et sur quels appuis se fonde son indépendance. Il y a, d'ailleurs, un contraste assez saisissant entre l'homme qui est réfléchi, réservé et même un peu raide, et l'oeuvre dont le bouillonnement, le fracas remplit l'atelier. Concevoir froidement et exécuter avec fougue : c'est le conseil que Delacroix se donne à lui-même, envieux qu'il est de la verve et de la « facilité » de Rubens. La correspondance d'Hinrichsen, toutes proportions gardées, est l'équivalent du Journal. Elle nous montre qu'il y a encore des peintres qui pensent leur art, qui seraient peut-être capables de le raisonner, mais qui, heureusement, cessent de raisonner au moment où se fait leur oeuvre, où l'inspiration les saisit et où, fût-ce en balbutiant, ils expriment ce qui, tout au fond de leur conscience, s'éveille pour les éblouir : leur « vision », autrement dit le gage, la sanction et la récompense de leur liberté intérieure.
Source : préface du livre d'Adrien Chappuis consacré au peintre Kurt Hinrichsen. Editions J. Frion, 1954
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Aimé BARRAUD (1903-1969) Peintre neuchâtelois
Aimé Barraud, né à La Chaux-de-Fonds le 14 mars 1902 et mort à Neuchâtel le 14 février 1954, est un peintre suisse représentant de la Nouvelle Objectivité. Aimé Barraud est le cinquième enfant d'une famille de 7, dont une seule fille, Bluette, née en 1901. Ses frères Charles, François et Aurèle deviendront peintre, comme lui, alors que Jean et John se tourneront vers d'autres métiers. Leur père, John Barraud, est graveur pour l'industrie horlogère. Avec ses trois frères, Aimé Barraud suit les cours du soir de dessin de l'École d'arts appliqués de La Chaux-de-Fonds, sous la direction du professeur William Stauffer. En 1916, après avoir terminé l'école obligatoire, il s'engage comme garçon à tout faire dans un magasin de La Chaux-de-Fonds. Là, il aide à la décoration des vitrines, puis continue le travail seul, jusqu'à travailler également pour d'autres commerçants. En 1922, il part pour Reims avec son frère François, où les deux frères travaillent comme peintre en bâtiment. Ils continuent à dessiner dans la nouvellement créée académie de dessins du Musée des beaux-arts de Reims. Ils ont ainsi l'occasion de voir des œuvres d'art ancien, en particulier les statues de la cathédrale, mutilées par la guerre, et les tapisseries médiévales, alors tendues dans la cathédrale pour cacher les trous d'obus.
Reims - gravure d'Aimé Barraud (1923) En 1924 ils déménagent à Paris, où ils continuent de travailler la journée et de dessiner d'après modèle le soir, en particulier au Louvre. Aimé restera sept ans à Paris, Il fréquente les artistes de Montmartre et expose régulièrement. Son premier succès date de 1926 et d'une exposition avec son frère Aurèle à la galerie Fabre. Grâce aux ventes de cette exposition, Aimé peut louer un atelier Faubourg Poissonnière. En 1929, L'État français lui achète un tableau, Étude de poires, qui sera exposée au Jeu de Paume. À Paris, il rencontre également Simone Husson, sa future femme. Ils se marient en 1931. Sa peinture ne leur suffit pas pour vivre : Aimé exerce également une activité de restaurateur d'antiquité et de décorateur de plateaux. Il expose à la Société nationale des beaux-arts dès 1928 et au Salon des indépendants deux toiles : La Belle histoire et Temps gris et se fait remarquer au Salon des artistes français de 1929 avec sa toile Homme au chapeau. En 1930, Aimé Barraud expose à La Chaux-de-Fonds. Cette exposition a un grand succès et toutes ses toiles sont vendues. Il signe également un contrat avec Max Moos, marchand genevois qui a également signé son frère François. Aimé Barraud retourne en France, mais la crise économique l'oblige à s'établir dans les environs de Genève, afin de travailler pour Max Moos. Il profite également de cette période pour voyager en Europe et en URSS.
En 1938, Aimé Barraud et sa famille emménagent à Neuchâtel, où ils resteront jusqu'à la fin de leur vie. Aimé expose en compagnie de ses frères, notamment au Musée Arlaud de Lausanne en 1939, au Kunsthaus de Zürich en 1940 et au Musée Rath, à Genève, en 1946. En 1950, les quatre frères exposent à la galerie Bernheim, à Paris. En 1951, le Musée cantonal des beaux-arts du Valais achète son Autoportrait au grand col. Son œuvre peint consiste en plusieurs centaines de tableaux. Aimé Barraud a abordé de nombreux sujets, dont la figure humaine et surtout la nature morte, qui compose les deux-tiers de sa production neuchâteloise. Son talent de dessinateur transparait dans ses eaux-fortes.
LA CHAUX-DE-FONDS I Musée des Beaux-Arts Une affaire de famille Ces quatre artistes peintres, Charles (1897-1997), François (1899-1934), Aimé (1929-1954) et Aurèle Barraud (1903-1969) occupent une place singulière dans la peinture du début du 20e siècle. Descendants d'une famille d'artisans graveurs de La Chaux-de-Fonds, les frères Barraud ont subvenu à leurs besoins grâce à leur art dès l'adolescence. En 1922, ils partent travailler à Reims, puis à Paris. Ils reviennent en Suisse en 1930, à l'exception d'Aimé Barraud, qui s'installera en Haute-Savoie. L'oeuvre de François Barraud (1899-1934), promue par la Galerie Moos de Genève, retiendra l'attention des critiques et des marchands dès les années trente. Sa peinture d'une grande pureté linéaire, profondément mélancolique, est centrée sur la relation intime entre le peintre et son modèle. Les oeuvres d'Aimé Barraud et d'Aurèle Barraud sont de la même veine réaliste que celles de François. Elles reflètent le courant de la «Neue Sachlichkeits (Nouvelle Objectivité) en vogue au début du 20e siècle. L'époque contemporaine a retenu d'Aurèle Barraud surtout l'oeuvre gravée. L'aîné de la famille, Charles Barraud se distingue quant à lui nettement de ses frères. Sa touche nacrée recèle une densité cézanienne.
Les 4 frères Barraud Le nom de Barraud évoque quelque chose. Certains ont peut-être de la peine à le situer, à lui donner un visage, mais si on précise un peu en l'accompagnant d'un commentaire sur la peinture, il évoque immédiatement une famille prestigieuse. Les quatre frères Barraud, François, Aimé, Charles, Aurèle sont à eux tous, un véritable prodige. Possédés par le démon de la peinture, ils n'ont reculé devant rien pour satisfaire leurs aspirations. Féconds, imaginatifs, personnels, ils ont porté leur réputation bien au-delà des frontières suisses. Enfants de La Chaux-de-Fonds, ils ont voyagé, pas toujours pour leur plaisir mais pour répondre à de dures nécessités. On a pu et on peut discuter leurs conceptions artistiques bien qu'ils aient su faire preuve d'intégrité, sans jamais céder aux modes et techniques à succès facile, mais on ne pourra jamais nier leur talent. Il serait prématuré d'affirmer qu'ils ont marqué leur époque, mais l'ampleur et l'importance de leurs productions respectives permettent de les classer parmi les grands peintres de la première moitié du siècle. Malgré les distances qui les ont souvent séparés, malgré la variété de leurs sentiments picturaux, les frères Barraud ont toujours été liés par des éléments indissolubles, aussi fermes que le lien de leur nom lui-même, et dont les raisons plongent leurs racines dans les profondeurs de leur « race » d'artistes. Leur père, d'ascendance française, était un des meilleurs graveurs de la région ; leur mère, argovienne d'origine allemande était une maîtresse femme. Douée d'une grande énergie physique et morale, elle éleva dans la fermeté ses sept enfants. Les frères Barraud doivent tenir d'elle leur caractère bien trempé. Comment naquit le miracle des quatre frères peintres ? Prédestination sans doute ; mais tous s'accordent à dire que s'il en avait manqué un, les trois autres ne seraient pas devenus peintres. C'est Charles qui entra le premier dans la toute jeune école d'art, François, Aimé et Aurèle suivirent leur grand frère entre 1914 et 1915. Ils fréquentèrent ces cours sous la direction de W. Stauffer, encouragés et conseillés par Charles Humbert, Madeleine Woog, Léon Perrin. Ce milieu extrêmement riche dans lequel les quatres frères furent choyés, entourés, aidés, allait leur donner rapidement du métier. Si la chance n'a pas toujours été attachée à leurs pas, pendant cette période de leur jeunesse, elle fut leur hôte. Au chômage - ils travaillaient dans l'industrie ou le bâtiment - un conseiller communal les traita en artistes peintres et leur donna la possibilité de poursuivre leur art. Ils allèrent cependant, eux aussi, « à la route » et c'est à cette époque que François contracta la tuberculose. Quelques années plus tard, leur père mourut et en 1923, il leur fallut s'expatrier pour aller gagner leur vie plus durement encore. Emmenés par leur mère, ils partirent s'établir à Reims pour participer à l'effort de reconstruction d'après-guerre. Ce déracinement allait décider de leur avenir. Il eut pour effet bénéfique de les plonger dans une atmosphère gothique qui les marqua très fort mais à partir de ce moment là aussi, ils se séparèrent pour vivre chacun leur propre aventure artistique.
Charles Barraud (1897-1997) Né en 1897, Charles Barraud est l'aîné de la famille. Ame ardente, il est constamment à la recherche de sa perfection. Sensible avant tout au pouvoir des couleurs, il ne se résout pas facilement considérer à son travail comme achevé. Il veut atteindre la vérité. Il est hanté par cette fidélité qu'il croit ne pas arriver à saisir; il veut fixer le détail qui dans son esprit marquera d'absolu son ouvrage. Charles aime l'exubérance de la nature, et il a de la peine à s'arracher à cette Provence qui reflète si bien ses aspirations artistiques par la subtilité l'abondance de ses couleurs. Il a exposé à Paris, avec ses frères, à La Chaux-de-Fonds avec Aurèle, il a participé à toutes les rétrospectives de sa prodigieuse famille, et on oublie qu'il est l'aîné. Sa constante inquiétude l'a amené à se renouveler souvent, à trouver de nouvelles manières. Différent des autres, il est cependant resté de la famille. Il en a la finesse, la précision et l'amour invétéré de travail bien fait, l'honnêteté. Charles Barraud travaille à Cortaillod, dans un ancien atelier d'horlogerie, longue galerie vitrée dans une vieille maison. C'est au milieu de ce vignoble que cet homme à la précision du graveur redécouvre continuellement l'opulence de la nature.
François Barraud (1899-1934) Sa mort prématurée a contribué à auréoler son souvenir d'une vapeur éthérée, de sainteté, le dénuant de sa e virilité » pour sublimer la légèreté de sa vision, et son mysticisme. Non, François Barraud imprégnait de noblesse ses œuvres, et la miêvrerie en était ab- sente. Chétif, il l'a été physiquement, à cause de sa maladie, mais ce n'est pas elle qui a donné à ses œuvres la finesse dont il savait les inonder. Elle était l'expression la plus pure de sa personnalité. Né en 1899, la courte vie de François Barraud fut assombrie par cette terrible tuberculose. Epousant une jeune Française, il se « réfugia » aux Entre-deux-Monts. Individualiste, il ne se souciait guère des courants de la peinture contemporaine. Les grands noms ne l'impressionnaient pas; toujours, il a su rester fidèle à lui-même. Cet état d'esprit n'est peut-être pas étranger aux difficultés financières qu'il rencontra, malgré ses expositions nombreuses, à l'étranger et en Suisse. Vers la fin de sa vie cependant, un Genevois, propriétaire d'une galerie, M. Moos, s'intéressant à sa peinture, décida de le lancer et mit le peintre au bénéfice d'une con-vention lut rendant la vie moins dure, financièrement en tout cas. Décédé en 1935, il a laissé dans sa peinture, le tracé d'une sensibilité profonde et inquiète. Les visages, les traits sont effilés, ils marquent une jeunesse vibrante, piquée parfois d'une touche de mélancolique résignation.
Aimé Barraud (1902-1954) Aimé Barraud était un homme « solide », régulier. Il appartenait à cette catégorie d'humains qui ne se posent pas de questions inutiles, qui jugent la vie simplement, sans la compliquer de raisonnements vides. Son solide bon sens était sa force première. Il n'expliquait pas sa peinture par de vastes métaphores ou d'amphigouriques périodes. Pour lui (pour ses admirateurs également d'ailleurs) elle était linéaire, comme tous les travaux de l'homme. Il a bâti son œuvre comme un menuisier cons- truit une charpente, tra- vaillant avec une régularité mathématique, selon un horaire immuable. Sa peinture est toute entière à son image, saine, sans savantes recherches. Son souci de l'exactitude en a toujours fait un admirateur et un observateur de la nature à l'affût du détail. Il considérait que l'artiste avait juste assez de l'objet concret pour exprimer ses sentiments et émotions. La notion d'abstrait lui était étrangère, incompréhensible. Il a passé sa vie à fixer la nature dans ce qu'elle a de plus beau, à la rendre aussi fidelement qu'il la voyait et la concevait. A sa mort en 1954, il était né en 1902, ses amis ont dit de lui : « Il a peint avec passion, avec une rigueur, un amour de la vérité, une application de miniaturiste qui étaient sa noblesse à lui. » Comme ses frères, il aura su rester de glace devant ceux qui ont voulu faire de la peinture une industrie à la merci des modes et des (mauvais) goûts. Il avait vécu en France, Reims, Paris, Annemasse, à Genève et enfin à Neuchâtel où il est mort.
Aurèle Barraud (1903-1969) Cadet de la famille, Aurèle Barraud en est le volcan. Son naturel bouillant en fait un homme « sur la brèche ». Il est aussi le plus vagabond de la famille, le plus bohème, le plus sentimental. Né en 1903, il s'expatrie avec sa famille, après la guerre 14-18, à Reims. Là, manœuvre dans le bâtiment, il lance avec l'aide de ses frères et le soutien de la municipalité une Ecole des Beaux-Arts. Mats une seconde fois, les conditions de travail l'obligent à repartir. C'est alors qu'il s'installe à Paris. Travaillant 60 heures par semaine, il réussit à peindre et à exposer, d'abord à Montmartre et Montparnasse puis, plus tard, en 1930 à la Galerie Charpentier. Il se fait connaître et ses expositions se multiplient, Paris encore, Genève, Berne, Bâle, Moscou, Léningrad, Bruxelles, Sofia, Messine. Il s'est entre-temps fixé à Genève, en 1940. Peintre et graveur, Aurèle Barraud est un « humaniste ». A travers toute son oeuvre se reflète sa vision idéaliste de l'univers. Elle est imprégnée du « monde meilleur » qu'il a cherché maintes fois à sublimer stigmatisant d'autre part, les aspects négatifs de la société et de ses « forces mauvaises ». Aurèle, attaché aux caractéristiques de sa famille, a l'amour du travail bien fait, de la fidélité. Il a le respect de tout ce qu'il touche et fait. Il a une force saine, parfois naïve, mais d'une naïveté non feinte, spontanée et touchante. Dans un portrait, il ne s'apitoie, il tente de saisir dans un instant de vérité, l'ambiance, la pulsation, parfois douloureuse d'un visage, d'une main, d'une attitude. Lorsqu'on se penche sur cette tribu de peintres, « Les Barraud », même si on les évoque très brièvement, on est troublé par leurs extraordinaires destins, presque parallèles, avec de temps à autre un pont pour les réunir. Ces ponts sous forme d'expositions ont toujours dérouté le visiteur. Il a, lors de ces expositions collectives, l'occasion de juger des œuvres, des techniques différentes, des résultats divers, mais toujours il sent, sous ces différences, souvent inconsciemment comme un vague sentiment, des affinités, des liens, ceux-là même qui ont été et restent et font l'unité fondamentale de la tribu des Barraud. P. Kramer, L'Impartial, vendredi 1er novembre 1963.
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Les 4 frères Barraud
Le nom de Barraud évoque quelque chose. Certains ont peut-être de la peine à le situer, à lui donner un visage, mais si on précise un peu en l'accompagnant d'un commentaire sur la peinture, il évoque immédiatement une famille prestigieuse. Les quatre frères Barraud, François, Aimé, Charles, Aurèle sont à eux tous, un véritable prodige. Possédés par le démon de la peinture, ils n'ont reculé devant rien pour satisfaire leurs aspirations. Féconds, imaginatifs, personnels, ils ont porté leur réputation bien au-delà des frontières suisses. Enfants de La Chaux-de-Fonds, ils ont voyagé, pas toujours pour leur plaisir mais pour répondre à de dures nécessités. On a pu et on peut discuter leurs conceptions artistiques bien qu'ils aient su faire preuve d'intégrité, sans jamais céder aux modes et techniques à succès facile, mais on ne pourra jamais nier leur talent. Il serait prématuré d'affirmer qu'ils ont marqué leur époque, mais l'ampleur et l'importance de leurs productions respectives permettent de les classer parmi les grands peintres de la première moitié du siècle. Malgré les distances qui les ont souvent séparés, malgré la variété de leurs sentiments picturaux, les frères Barraud ont toujours été liés par des éléments indissolubles, aussi fermes que le lien de leur nom lui-même, et dont les raisons plongent leurs racines dans les profondeurs de leur « race » d'artistes. Leur père, d'ascendance française, était un des meilleurs graveurs de la région ; leur mère, argovienne d'origine allemande était une maîtresse femme. Douée d'une grande énergie physique et morale, elle éleva dans la fermeté ses sept enfants. Les frères Barraud doivent tenir d'elle leur caractère bien trempé. Comment naquit le miracle des quatre frères peintres ? Prédestination sans doute ; mais tous s'accordent à dire que s'il en avait manqué un, les trois autres ne seraient pas devenus peintres. C'est Charles qui entra le premier dans la toute jeune école d'art, François, Aimé et Aurèle suivirent leur grand frère entre 1914 et 1915. Ils fréquentèrent ces cours sous la direction de W. Stauffer, encouragés et conseillés par Charles Humbert, Madeleine Woog, Léon Perrin. Ce milieu extrêmement riche dans lequel les quatres frères furent choyés, entourés, aidés, allait leur donner rapidement du métier. Si la chance n'a pas toujours été attachée à leurs pas, pendant cette période de leur jeunesse, elle fut leur hôte. Au chômage - ils travaillaient dans l'industrie ou le bâtiment - un conseiller communal les traita en artistes peintres et leur donna la possibilité de poursuivre leur art. Ils allèrent cependant, eux aussi, « à la route » et c'est à cette époque que François contracta la tuberculose. Quelques années plus tard, leur père mourut et en 1923, il leur fallut s'expatrier pour aller gagner leur vie plus durement encore. Emmenés par leur mère, ils partirent s'établir à Reims pour participer à l'effort de reconstruction d'après-guerre. Ce déracinement allait décider de leur avenir. Il eut pour effet bénéfique de les plonger dans une atmosphère gothique qui les marqua très fort mais à partir de ce moment là aussi, ils se séparèrent pour vivre chacun leur propre aventure artistique. Charles Barraud (1897-1997) Né en 1897, Charles Barraud est l'aîné de la famille. Ame ardente, il est constamment à la recherche de sa perfection. Sensible avant tout au pouvoir des couleurs, il ne se résout pas facilement considérer à son travail comme achevé. Il veut atteindre la vérité. Il est hanté par cette fidélité qu'il croit ne pas arriver à saisir; il veut fixer le détail qui dans son esprit marquera d'absolu son ouvrage. Charles aime l'exubérance de la nature, et il a de la peine à s'arracher à cette Provence qui reflète si bien ses aspirations artistiques par la subtilité l'abondance de ses couleurs. Il a exposé à Paris, avec ses frères, à La Chaux-de-Fonds avec Aurèle, il a participé à toutes les rétrospectives de sa prodigieuse famille, et on oublie qu'il est l'aîné. Sa constante inquiétude l'a amené à se renouveler souvent, à trouver de nouvelles manières. Différent des autres, il est cependant resté de la famille. Il en a la finesse, la précision et l'amour invétéré de travail bien fait, l'honnêteté. Charles Barraud travaille à Cortaillod, dans un ancien atelier d'horlogerie, longue galerie vitrée dans une vieille maison. C'est au milieu de ce vignoble que cet homme à la précision du graveur redécouvre continuellement l'opulence de la nature. François Barraud (1899-1934) Sa mort prématurée a contribué à auréoler son souvenir d'une vapeur éthérée, de sainteté, le dénuant de sa e virilité » pour sublimer la légèreté de sa vision, et son mysticisme. Non, François Barraud imprégnait de noblesse ses œuvres, et la miêvrerie en était ab- sente. Chétif, il l'a été physiquement, à cause de sa maladie, mais ce n'est pas elle qui a donné à ses œuvres la finesse dont il savait les inonder. Elle était l'expression la plus pure de sa personnalité. Né en 1899, la courte vie de François Barraud fut assombrie par cette terrible tuberculose. Epousant une jeune Française, il se « réfugia » aux Entre-deux-Monts. Individualiste, il ne se souciait guère des courants de la peinture contemporaine. Les grands noms ne l'impressionnaient pas; toujours, il a su rester fidèle à lui-même. Cet état d'esprit n'est peut-être pas étranger aux difficultés financières qu'il rencontra, malgré ses expositions nombreuses, à l'étranger et en Suisse. Vers la fin de sa vie cependant, un Genevois, propriétaire d'une galerie, M. Moos, s'intéressant à sa peinture, décida de le lancer et mit le peintre au bénéfice d'une con-vention lut rendant la vie moins dure, financièrement en tout cas. Décédé en 1935, il a laissé dans sa peinture, le tracé d'une sensibilité profonde et inquiète. Les visages, les traits sont effilés, ils marquent une jeunesse vibrante, piquée parfois d'une touche de mélancolique résignation. Aimé Barraud (1902-1954) Aimé Barraud était un homme « solide », régulier. Il appartenait à cette catégorie d'humains qui ne se posent pas de questions inutiles, qui jugent la vie simplement, sans la compliquer de raisonnements vides. Son solide bon sens était sa force première. Il n'expliquait pas sa peinture par de vastes métaphores ou d'amphigouriques périodes. Pour lui (pour ses admirateurs également d'ailleurs) elle était linéaire, comme tous les travaux de l'homme. Il a bâti son œuvre comme un menuisier cons- truit une charpente, tra- vaillant avec une régularité mathématique, selon un horaire immuable. Sa peinture est toute entière à son image, saine, sans savantes recherches. Son souci de l'exactitude en a toujours fait un admirateur et un observateur de la nature à l'affût du détail. Il considérait que l'artiste avait juste assez de l'objet concret pour exprimer ses sentiments et émotions. La notion d'abstrait lui était étrangère, incompréhensible. Il a passé sa vie à fixer la nature dans ce qu'elle a de plus beau, à la rendre aussi fidelement qu'il la voyait et la concevait. A sa mort en 1954, il était né en 1902, ses amis ont dit de lui: « Il a peint avec passion, avec une rigueur, un amour de la vérité, une application de miniaturiste qui étaient sa noblesse à lui. » Comme ses frères, il aura su rester de glace devant ceux qui ont voulu faire de la peinture une industrie à la merci des modes et des (mauvais) goûts. Il avait vécu en France, Reims, Paris, Annemasse, à Genève et enfin à Neuchâtel où il est mort. Aurèle Barraud (1903-1969) Cadet de la famille, Aurèle Barraud en est le volcan. Son naturel bouillant en fait un homme « sur la brèche ». Il est aussi le plus vagabond de la famille, le plus bohème, le plus sentimental. Né en 1903, il s'expatrie avec sa famille, après la guerre 14-18, à Reims. Là, manœuvre dans le bâtiment, il lance avec l'aide de ses frères et le soutien de la municipalité une Ecole des Beaux-Arts. Mats une seconde fois, les conditions de travail l'obligent à repartir. C'est alors qu'il s'installe à Paris. Travaillant 60 heures par semaine, il réussit à peindre et à exposer, d'abord à Montmartre et Montparnasse puis, plus tard, en 1930 à la Galerie Charpentier. Il se fait connaître et ses expositions se multiplient, Paris encore, Genève, Berne, Bâle, Moscou, Léningrad, Bruxelles, Sofia, Messine. Il s'est entre-temps fixé à Genève, en 1940. Peintre et graveur, Aurèle Barraud est un « humaniste ». A travers toute son oeuvre se reflète sa vision idéaliste de l'univers. Elle est imprégnée du « monde meilleur » qu'il a cherché maintes fois à sublimer stigmatisant d'autre part, les aspects négatifs de la société et de ses « forces mauvaises ». Aurèle, attaché aux caractéristiques de sa famille, a l'amour du travail bien fait, de la fidélité. Il a le respect de tout ce qu'il touche et fait. Il a une force saine, parfois naïve, mais d'une naïveté non feinte, spontanée et touchante. Dans un portrait, il ne s'apitoie, il tente de saisir dans un instant de vérité, l'ambiance, la pulsation, parfois douloureuse d'un visage, d'une main, d'une attitude. Lorsqu'on se penche sur cette tribu de peintres, « Les Barraud », même si on les évoque très brièvement, on est troublé par leurs extraordinaires destins, presque parallèles, avec de temps à autre un pont pour les réunir. Ces ponts sous forme d'expositions ont toujours dérouté le visiteur. Il a, lors de ces expositions collectives, l'occasion de juger des œuvres, des techniques différentes, des résultats divers, mais toujours il sent, sous ces différences, souvent inconsciemment comme un vague sentiment, des affinités, des liens, ceux-là même qui ont été et restent et font l'unité fondamentale de la tribu des Barraud.
P. Kramer, L'Impartial, vendredi 1er novembre 1963.
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KURT HINRICHSEN (1901-1963) « Visionnaire de la réalité » du 18 octobre au 31 décembre 2025 Ouvertures : samedi et dimanche de 14h00 à 18h00 Kurt Hinrichsen, né à Saint-Gall en 1901, a grandi à Bâle où sa famille s'est installée en 1907. Il a renoncé à des études de droit pour se consacrer à la peinture. Il part à Munich où il fréquente différentes académies, puis entre à l'École de tissage de soieries de Zurich. A partir de 1925 il vit à Paris et décide de se consacrer entièrement à la peinture, tout en étudiant auprès de Jules Adler (1865-1952) / peintre rattaché au courant naturaliste dont le thème de prédilection était le monde ouvrier, ce qui lui a valu d'être surnommé « le peintre des humbles ». A Paris Kurt Hinrichsen expose dans de nombreuses galeries (en particulier chez Durand-Ruel et à la Galerie Chardin), au Salon des Indépendants à partir de 1929, au Salon du dessin et de la peinture à l'eau, au Salon Comparaison, ainsi qu'en Suisse (Künsthalle de Bâle) et à plusieurs reprises chez Bettie Thomen à Bâle. Il exécute des illustrations pour la revue La Barre et réalise de nombreux paysages lors de son séjour à Tonnerre, dans l'Yonne, où résidaient les parents de son ami peintre Paul Charlot. Lors d'un voyage en Belgique en 1934, l'étude approfondie des œuvres de Rubens influence sa peinture. En 1937, une bourse du musée de Bâle lui permet de se rendre en Italie et à Anvers. À partir de 1945, il passe souvent l'été aux Sables-d'Olonne, ce qui l'encourage à introduire de nouveaux sujets dans son œuvre. De même, en 1946, il visite la Savoie et y peint des paysages. L'État français, la ville de Paris, la Kunstkredit Basel et diverses entreprises possèdent des oeuvres de Kurt Hinrichsen. Environ 400 tableaux se trouvent dans des collections privées en Suisse, en France, aux Pays-Bas et aux États-Unis.
Sa voie dans la couleur Ses figures aux formes expressives peuvent parfois rappeler Ensor, Schiele ou Soutine, mais sur le plan stylistique, ses peintures vibrantes et captivantes, aux couleurs captivantes, sont d'un style personnel. Hinrichsen fut rejeté par de nombreux critiques, mais salué par d'autres. Par exemple, le Belge Paul Fierens, important critique d'art européen du milieu du siècle dernier, trace une ligne de démarcation entre les Vénitiens, Rubens, Delacroix, Van Gogh, Soutine et même Ensor. Il écrit : « L'art de Kurt Hinrichsen ne parle pas ; il étonne, il chante, il crie, il explose et ne laisse personne indifférent. » D'autres critiques le rapprochent de Renoir ou parlent d'un impressionnisme traduit en expression. Adrien Chappuis, l'un des plus célèbres collectionneurs de dessins de Cézanne, d'Aix-les-Bains, a publié en 1954 un ouvrage illustré en noir et blanc et en couleur sur Kurt Hinrichsen. Il y établit un lien entre les Vénitiens, notamment le Tintoret, Rubens et Delacroix, et soutient que le tableau, qui ne s'inscrit dans aucune école ni étiquette commune, pourrait peut-être être qualifié de baroque teinté d'expressionnisme, même si Hinrichsen n'a jamais éprouvé d'attrait pour les expressionnistes. Chappuis le décrit comme «une création unique, individuelle et authentique, exécutée avec beaucoup de finesse et d'engagement, qui inspire autant ses partisans que ses opposants.»
Un visionnaire de la réalité Hinrichsen était un dessinateur talentueux et un designer sensible, mêlant personnages, architecture, objets et musique à ses compositions. Il a trouvé sa voie dans la couleur. Il observait et aimait la vie réelle qui l'entourait, s'identifiait aux choses, recherchait l'expression et traduisait pensées et sentiments dans son style personnel. Il plaçait chaque personnage et chaque objet de ses compositions avec l'atmosphère qu'il transmettait. Ses personnages, objets et paysages rayonnent souvent subtilement, puis avec force et souvent avec dramatisme. Tout ce qu'il peint est équilibré et finalement cohérent. Presque chaque tableau déploie un lyrisme dynamique, un mouvement souvent palpitant et des détails finement coordonnés. Son travail ne laisse personne indifférent. Un journal français a écrit un jour : « Tout rugit, fait de la musique, résonne et est vivant. » Hinrichsen peint toujours la vie, le visible, le monde vibrant, de son point de vue, tout en révélant les forces qui le sous-tendent. Sa devise : « L'art, c'est la vie ! » est présente dans chacune de ses œuvres. Hinrichsen a été qualifié à plusieurs reprises de visionnaire de la réalité.
Ce cachet d'atelier peut se trouver aussi bien sur des dessins que des peintures. Un second cachet a été créé par Me Robert pour les œuvres vendues aux enchères en 1971. Oeuvres en vente de Kurt Hinrichsen
« Le Jardin Niçois » 146 cm x 114 cm (1960) - image d'une reproduction La femme du peintre, Marie Hinrichsen, a écrit au sujet de ce tableau: Lors d'une exposition de ses œuvres au Musée de Toulon en 1960 (13 février au 1er mars 1960), après le vernissage et au moment de penser au retour, le peintre Stan (*) invite amicalement Kurt et son épouse Marie à passer plusieurs jours dans son domaine des «Taillades» à Seillans dans le Var. (...) Ensuite Kurt et Marie séduits par le ciel ensoleillé de Provence et de moins en moins pressés de «remonter» à Paris décident d'assister au Carnaval de Nice. Ils vont donc séjourner une semaine au milieu des mimosas en fleurs. Kurt évidemment travaille. Il fait quelques dessins aquarelles et choisissant comme centre d'étude les jardins du Château de Nice. (Ndlr: Le carnaval de Nice en 1960 a eu lieu du 14 février au 1er mars) Le 27 février une composition se précise avec les figuiers de Barbarie, les agaves, les rochers, les balustres, le banc et les trois jeunes filles. (Ces trois jeunes filles ne sont pas une invention du peintre, mais une réalité plastique heureuse qu'il conserve avec soin). Rentré dans son atelier parisien, Kurt n'a plus qu'à utiliser ces documents et exécuter deux toiles sur ce sujet du «Jardin Niçois». La petite appartient à Madame Hinrichsen - La grande fut exposée au Salon d'Automne de 1960. (*) Stanislas Appenzeller. Alias "Stan" s’installe à Seillans en 1956 au Domaine des «Taillades» avec sa femme Nicka. C’est là qu’il trouvera son «havre de paix». Ami de Lucien Jacques et proche de Jean Giono, Stan n’a jamais cessé de peindre la Côte d’Azur, la Provence et de nombreux portraits jusqu’à sa disparition en 1980. L’ensemble de ses œuvres ont été léguées à la commune de Seillans. Une exposition permanente lui est consacrée au deuxième étage de la
Kurt Hinrichsen 1901-1963 Kurt Hinrichsen was born on October 26, 1901 in Basel or St. Gall to a German father. He was a painter, draughtsman, and engraver of figure compositions, figures, nudes, portraits, and landscapes. Hinrichsen’s family settled in Basel in 1906. He settled permanently in Paris in 1924-1925, at the time when he decided to devote himself entirely to painting, while studying with Jules Adler. During a trip to Belgium in 1934, studying the works of Rubens in greater depth influenced his painting. In 1937, a bursary from the Basel museum enabled him to travel to Italy and Antwerp. From 1945, he often spent the summer in Sables-d’Olonne, which encouraged him to introduce new subjects into his work. Similarly, in 1946, he visited Savoy and painted landscapes there. Hinrichsen exhibited regularly at the Salon des Indépendants from 1929 and sometimes at the Salon d’Automne. He also exhibited from 1950 onwards at the Salon Comparaisons in 1955 and 1957. He has about 15 solo exhibitions, mainly in Basel and Paris, including one at the Kunsthalle in Basel in 1946 and also in le Havre and the Hague. Hinrichsen’s painting is very personal, characterized by drawing that is nervous, baroque, full of curls, curves and counter-curves, and he uses the pure colors of the Fauves, often slightly acid, placed on the canvas in scattered dots. He has painted many subjects, landscapes, and various regions, mainly in France and Italy, portraits, a large number of female nudes, and above all, compositions containing figures in motion.
LE PEINTRE KURT HINRICHSEN (1901-1963) Notre époque éprise de liberté l'est aussi de ces classements « par tendances » qui facilitent la tâche de la critique et qui procurent au public une apparence de sécurité. On croit y voir clair quand on sait à quel groupement, à quelle équipe, à quelle école un artiste se flatte d'appartenir ou accepte de s'affilier. Mais nous voici en présence d'un inclassable et qui nage à contre-courant avec une rare vigueur. Ses contemporains sont perplexes devant son cas, se demandant quelle étiquette appliquer à sa ou à ses manières. Il faut renoncer à l'apprivoiser, le prendre tel qu'il est, admettre qu'en un temps où la peinture se détache de tout objet, aspire à ne se justifier, à ne subsister que par elle-même, et tend de plus en plus à ce qu'on nomme l'abstraction, Kurt Hinrichsen demeure aussi lyrique qu'il est attaché au réel. Paradoxale est ainsi sa position : c'est la vie qu'il veut exalter et dont, tout d'abord, il s'enivre, mais il la transcende en superposant à sa représentation toujours lisible l'expression d'une subjectivité qui pourrait se passer de tout prétexte et faire éclater la forme concrète, la dissoudre, la pulvériser. Il semble que le rythme pur, un rythme tour à tour ample et saccadé, berceur et nerveux, soit le principe et la raison suprême de l'art du moderne « baroque », de l'impressionniste et expressionniste rubénien qu'est Hinrichsen. Par là, sans doute, par son culte pour Pierre-Paul Rubens, il a, depuis plus de vingt ans, requis l'attention, forcé la sympathie du Flamand qui lui rend ici témoignage et qui apprécie hautement son intransigeance, son appétit d'unité, de totalité. Le mouvement de son esprit et de sa main crée ce rythme auquel nous venons de faire allusion comme à la qualité maitresse de son style, ce rythme qui anime le moindre de ses dessins, la plus foie touffue de ses compositions, et qui entraine en une sorte de tourbillon, de vertige, son oeuvre entière. La « torsion » que Delacroix s'efforçait de donner à ses figures, à ses arbres, à tous les éléments de ses grandes fugues picturales, Hinrichsen, instinctivement, la communique à ce qu'il appréhende; ce qui s'offre à ses yeux et ce qui hante sa mémoire, il le plie à sa fantaisie créatrice, il en fait des vagues, des flammes, des signes de son enthousiasme frémissant, de sa vitalité piaffante, de sa tendresse un peu brutale, de son amour qui s'adresse à tout le visible, à tout le vivant, à l'humain. Quand il peint, il dessine avec la couleur. Et sa couleur, de même que sa forme, a sa valeur par elle-même, indépendamment de toute référence à la nature observée et analysée. L'orchestration des thèmes, des motifs, est suggérée, elle aussi, du dedans; elle est rythme de tons, mouvement de nuances et vibration de lumière. Lumière qui a son charme, ses attendrissements, ses caresses, mais aussi, dirait-on, ses colères, ses accès de rage. Lumière qui reste imprégnée des fraîcheurs impressionnistes, mais dont parfois les violences s'apparentent à celles de Van Gogh, de Soutine, les stridences à celles d'Ensor. L'art de Kurt Hinrichsen ne parle pas, il chante, il crie; il explose en fulgurations dont on pourrait se demander si elles manifestent simplement la joie de peindre, la joie de vivre, ou si elles ne répondent pas à une espèce d'acharnement, de révolte contre la matière, contre la vie même, prosaïque et quotidienne, qu'il s'agirait à la fois de transcrire, de stigmatiser et de magnifier. Car enfin ces femmes de bar et de lieux douteux, ces danseuses se tortillant, ces dormeuses dépoitraillées, ces baigneuses aux chairs sans gloire, fausses grasses et fausses maigres, toutes en courbes, contre-courbes, exagérations de muscles, de croupes, de seins, Hinrichsen les juge sans doute aussi hideuses qu'admirables. Il semble chercher la beauté à travers la vulgarité, la laideur, et bien au delà. C'est qu'il regarde ce que la nature lui propose, mais il en dispose à son gré, dans le souci de nourrir de réalité - caractéristique « baroque » encore - un art qui finalement, quasi exclusivement, vaille par son élan vital et qui, se soustrayant aux contingences du sujet, s'élève à sa propre « musique », à sa plénitude plastique, à sa splendeur incandescente, brasillante. Toujours est-il que, si gratuites, si personnelles que soient son écriture et sa palette, liées à l'ardeur et à la richesse de son tempérament et de son être, jamais Hinrichsen n'a coupé le fil qui unit la peinture au monde extérieur ni celui qui rattache le « moderne » à l'art de toujours. Il est injuste à l'égard des maîtres d'hier, et il faut qu'un artiste ait de ces injustices, mais il se fortifie dans la compagnie de certains « anciens » dont il médite les exemples et dont il aspire, sans forfanterie, à continuer la famille. Il fait l'effet d'un solitaire à quiconque ignore de quelles présences stimulantes et mystérieuses sa solitude est constamment peuplée et sur quels appuis se fonde son indépendance. Il y a, d'ailleurs, un contraste assez saisissant entre l'homme qui est réfléchi, réservé et même un peu raide, et l'oeuvre dont le bouillonnement, le fracas remplit l'atelier. Concevoir froidement et exécuter avec fougue : c'est le conseil que Delacroix se donne à lui-même, envieux qu'il est de la verve et de la « facilité » de Rubens. La correspondance d'Hinrichsen, toutes proportions gardées, est l'équivalent du Journal. Elle nous montre qu'il y a encore des peintres qui pensent leur art, qui seraient peut-être capables de le raisonner, mais qui, heureusement, cessent de raisonner au moment où se fait leur oeuvre, où l'inspiration les saisit et où, fût-ce en balbutiant, ils expriment ce qui, tout au fond de leur conscience, s'éveille pour les éblouir : leur « vision », autrement dit le gage, la sanction et la récompense de leur liberté intérieure.
Source : préface du livre d'Adrien Chappuis consacré au peintre Kurt Hinrichsen. Editions J. Frion, 1954
Exposition du 18 octobre au 31 décembre 2025 Ouvertures : samedi et dimanche de 14h00 à 18h00
ENTRÉE LIBRE
Oeuvres en vente de Kurt Hinrichsen
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